GENEVE - Dix ans après son adoption, la Convention de l'OIT sur les pires formes de travail des enfants a été ratifiée par presque tous les Etats de l'ONU. Une avancée menacée par la crise mondiale, avertit Jean-Luc Pittet, directeur de Terre des Hommes Suisse.
Le travail des enfants dans le monde est en diminution, mais la crise risque de renverser la vapeur. Dix ans après l'adoption de la Convention 182 de l'OIT (Organisation internationale du travail), qui vise à éliminer les pires formes de travail des enfants, leur nombre a passé de 246 millions en 2002 à 218 millions. Dans un rapport publié ce mois, l'OIT redoute qu'en poussant « un nombre croissant de familles vers la pauvreté », la crise économique n'érode les « réels progrès » enregistrés ces dernières années. Une préoccupation partagée par Terre des Hommes Suisse. Interview de son directeur Jean-Luc Pittet.
Faut-il une éradication ou une réglementation du travail des enfants ?
Jean-Luc Pittet : En théorie, tout le monde souhaite l'éradication du travail des enfants, en tout cas lorsqu'ils sont obligés de gagner de l'argent pour permettre à leur famille de survivre. Ce qui met en péril l'équilibre psychique et physique de ces enfants.
Chaque enfant doit pouvoir aller à l'école, se former, avoir des loisirs. Il peut aider ses parents, tant que cela ne devient pas une obligation liée à la survie de la famille. Un principe mis à mal par la crise économique mondiale et les centaines de millions de personnes qui n'ont pas les moyens de pourvoir aux besoins de leur famille.
Selon l'OIT, le travail des enfants dans le monde diminue. Vous confirmez ?
L'OIT parle en effet d'une baisse de 250 millions à 218 millions. Mais il ne faut pas perdre de vue que ces statistiques proviennent des gouvernements. Et cette évolution peut vite changer vu la crise mondiale. Les pays les plus pauvres sont déjà en train de souffrir, avec 50 millions de chômeurs de plus. Cette fragilisation qui touche aussi les entreprises les amènent à avoir recours à la main d'œuvre la moins chère possible, principalement des femmes et des enfants.
Les traités existant sont-ils efficaces ?
La Convention 182 de l'OIT et celle relative aux droits de l'enfant sont très complètes, mais le problème se situe au niveau des lois nationales. Dans certains pays, les mesures prises pour adapter les législations peuvent avoir des effets pervers. Un exemple avec les « restavecs » (enfants domestiques) en Haïti. Après avoir ratifié en 2007 la Convention 182 de l'OIT, l'Etat haïtien a supprimé un chapitre d'une loi qui codifiait de manière précise les obligations de l'employeur d'un restavec : 10 heures de sommeil quotidien, école obligatoire, salaire équivalent à celui d'un adulte pour le même travail, tâches adaptées a ses capacités. Le gouvernement a considéré qu'à partir du moment où il a signé un traité éliminant les pires formes de travail, une telle loi était inutile. Il l'a remplacée par une loi vague. Résultat : les 300'000 restavecs en Haïti sont aujourd'hui moins bien protégés qu'avant.
Sur les 192 Etats membres de l'ONU, seuls les Etats-Unis et la Somalie n'ont pas ratifié la convention relative aux droits de l'enfant. Tandis que 169 pays ont ratifié la 182 de l'OIT. Peut-on parler d'amélioration de la situation des enfants travailleurs dans le monde ?
Il est possible qu'il y ait moins d'enfants travailleurs visibles, mais cela ne reflète pas la situation réelle. Si on les voit moins dans la rue, ils peuvent exister quand même de manière plus cachée. Le meilleur indicateur d'une amélioration reste le niveau de revenu des parents, ainsi que les programmes mis en place par les pays : école vraiment gratuite pour tous, avec nourriture quotidienne et système de santé.
Quelles sont les mesures concrètes les plus urgentes ? Le gros problème, c'est qu'on en reste trop souvent à des constats ou des actions ponctuelles symboliques (comme retirer 100 enfants d'une carrières en Inde et les envoyer à l'école), mais il manque une réelle volonté politique mondiale. Les pays doivent créer des lois pour mettre en pratique les conventions qu'ils ont ratifiées. Ensuite, il faut faire respecter ces lois. C'est là que le lobbying des ONG est important. Parallèlement, les gouvernements doivent mener de vraies politiques sociales, avec des écoles publiques, de niveau convenable, ainsi que des appuis financiers aux familles les plus démunies. Il faut aussi une solidarité plus importante entre les pays riches et pauvres. Le consommateur doit accepter de payer un peu plus son produit, sachant que cela permettra au travailleur du Sud de gagner sa vie plus décemment.
"LA SUISSE DOIT BALAYER DEVANT SA PORTE"
« Nous ne pouvons pas porter de jugements sur les pays du Sud sans nous demander si la Suisse respecte les deux conventions », précise Jean-Luc Pittet. Or la Confédération pêcherait sur deux points graves : d'une part, elle autorise la prostitution dès l'âge de 16 ans. « Ce qui est en totale contradiction avec la Convention de l'OIT sur les pires formes de travail », souligne le directeur de Terre des Hommes Suisse, qui vient de lancer, avec un pool d'ONG, une pétition pour l'interdiction de la prostitution des mineurs de moins de 18 ans.
Autre faille du système helvétique : les enfants clandestins vivant en Suisse, sont privés de toute possibilité d'apprentissage. Selon les estimations de la Ville de Genève, 700 jeunes entre 15 et 19 ans se trouveraient aujourd'hui hors de toute filière de formation. Cette situation est en violation de la Convention relative aux droits de l'enfant, ratifiée par la Suisse en 1997. Une pétition en circulation demande aux autorités cantonales de légiférer pour que la formation post-obligatoire et professionnelle soit accessible à tous les mineurs de moins de 18 ans, quel que soit le statut légal de leurs parents.
LES PIRES FORMES DE TRAVAIL DES ENFANTS SELON LA CONVENTION 182
- toutes les formes d'esclavage ou pratiques analogues, telles que la vente et la traite des enfants, le travail forcé ou obligatoire, la servitude pour dettes et le servage ;
- l'utilisation des enfants à des fins de prostitution ou de pornographie ;
- l'utilisation des enfants aux fins d'activités illicites, telles que le trafic de stupéfiants ;
- les travaux qui sont susceptibles de nuire à la santé, à la sécurité ou à la moralité de l'enfant.
La convention demande aux pays qui la ratifient de l'appliquer à toutes les personnes de moins de 18 ans, même si la législation nationale prévoit que l'enfance se termine plus tôt. Elle leur demande de prendre des mesures afin d'interdire et d'éliminer immédiatement les pires formes de travail des enfants ; de concevoir des mécanismes de contrôle ; d'adopter des programmes d'action ; d'assurer leur mise en œuvre effective ; de prévenir l'exploitation des enfants, de soustraire au travail ceux qui y sont assujettis et de veiller à leur réadaptation et à leur réinsertion sociale ; de prendre en compte la situation particulière des filles.