Dans beaucoup de régions africaines, en raison de la baisse des précipitations et d’une saison des pluies plus courte et imprévisible, les cultures viables à la plantation se font rares. La pénurie d’eau oblige bétail et éleveurs de moutons à se déplacer vers des régions plus fertiles, ce qui ne va pas sans provoquer des conflits à propos des pâturages et de l’eau.
L’expérience de Télécoms Sans Frontières (TSF) au Niger montre que si des télécommunications déployées rapidement en situations d’urgence sauvent des vies, elles peuvent également jouer un rôle essentiel dans la prévention de ces mêmes crises et dans le développement à long terme de régions enclavées. En voici l’illustration à travers les opérations de TSF au Niger depuis deux ans, pays victime d’une grave crise nutritionnelle durant l’été 2005.
Les 3 volets de la mission de TSF au Niger :
1) Les TICs au service du système de prévention des crises alimentaires
2) Un centre communautaire de communication à disposition de tous à Dakoro
3) Des opérations de téléphonie humanitaire pour la population de la région de Dakoro
1) Prévenir des situations de crise alimentaire au Niger grâce aux technologies satellitaires
La difficulté à communiquer les informations dans beaucoup de pays en voie de développement entraîne un manque de surveillance nutritionnelle des populations vivant dans les zones les plus vulnérables
En recevant les informations sur la situation à temps, les gouvernements pourraient prendre des décisions leur permettant d’éviter ou de minimiser les crises alimentaires que ces circonstances peuvent engendrer.
Durant l’été 2005, le Niger a été l’un des pays les plus durement touchés par la crise alimentaire qui a frappé les pays du Sahel : victime d’une saison sèche inhabituelle, le pays s’est également trouvé confronté à une invasion de criquets.
TSF s’est déployé en juillet afin de soutenir les organismes d’aide humanitaire et les autorités locales à Dakoro (dans l’est nigérien), région la plus touchée par la crise, en déployant un centre de communication par satellite. Au cœur de la crise, plus de 30 organisations ont bénéficié du centre pendant plus d’un mois.
Nous nous sommes rapidement rendus compte que le système de prévention des crises alimentaires avait besoin d’être renforcé par les technologies de l’information et de la communication. Les informations provenant de ces régions isolées concernant les cheptels ainsi que les revenus agricoles n’étaient pas parvenues à temps à Niamey, la capitale du pays. Ces informations étaient recueillies sur un bout de papier, et quelqu’un était ensuite envoyé sur les routes pour les porter jusqu’à la capitale du pays. Il fallait donc des semaines, voire parfois même des mois, pour effectuer le voyage.
En partenariat avec l’Office d’Aide Humanitaire de la Commission Européenne, TSF a installé en juin 2006, un système de communication permettant de connecter à moindre coût les régions les plus défavorisées du Niger.
Ce système de prévention connecte 12 des régions les plus enclavées. Désormais, le papier a été remplacé par l’envoi sous forme digitale permettant de faire parvenir instantanément les informations détaillées concernant le bétail et les autres données provenant des marchés agricoles. Grâce à ce système, plus de 700 000 personnes bénéficient ainsi d’une surveillance répondant à leurs besoins nutritionnels. Tous les sites, choisis en collaboration avec le gouvernement nigérien, sur lesquels le réseau a été déployé se trouvent sur ce que l’on nomme communément des « zones isolées ». Dans ces régions, il n’y a pas de réseau GSM, ni de ligne fixe, ni d’Internet, et quasiment aucune couverture radio. La seule façon pour connecter ces régions est d’installer des communications par satellite.
Désormais, le papier a été remplacé par le digital permettant ainsi de faire parvenir instantanément les informations détaillées concernant le bétail et les autres données provenant des marchés agricoles.
Le personnel du gouvernement local recueille les informations en collaboration avec les marchés agricoles et bestiaux du SIMA (Système d’Information des Marchés Agricoles) et du SIMB (Système d’Information des Marchés du Bétail), en les collectant directement aux quatre coins du pays dans les marchés locaux. Chaque centre de télécommunication couvre un certain nombre de villages, et leurs marchés. Chaque ordinateur est relié à un petit transmetteur qui envoie alors les informations agricoles vers la capitale du pays.
En comparaison avec l’ancien système, on assiste à une réelle amélioration quant à la quantité des informations envoyées grâce au nombre important de renseignements qui peuvent désormais être transmis.
Depuis le début du mois de juillet 2006, plus de 200 messages urgents et près de 100 formulaires ont été transférés
Avec les communications par satellite, et plus particulièrement avec le matériel mobile satellitaire, le coût s’établit en fonction du volume. Pour pérenniser ce système et pour que les informations puissent être envoyées de manière régulière, la masse d’information doit être aussi « légère » que possible. TSF, avec le soutien de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, a développé un logiciel permettant de compresser les données contenues dans chaque document en divisant par 100 le poids d’un document de 300kB.
Le coût approximatif de l’ensemble du système déployé revient à US$100 par mois, et les frais de fonctionnement sont maintenus à leur minimum. TSF a pris en charge le coût des équipements, de la formation et les coûts initiaux de communication. Dans l’avenir, ce sera au tour du gouvernement nigérien de prendre lui-même en charge les coûts de communication. Les bases sont dirigées par le personnel local formé par TSF, et hormis les communications et le personnel des bases (en comptant ceux chargés de recueillir les données), aucun autre type de frais n’est engagé.
Un système applicable à d’autres types de crise
En renforçant le système de prévention des crises alimentaires au Niger, TSF a démontré que les communications par satellite peuvent sauver des vies lorsqu’elles sont utilisées conjointement avec un système de première alerte.
Son coût est faible, surtout si on le compare avec le nombre de vies qui peuvent être sauvées.
La simplicité du système lui permet de pouvoir être reproduit assez facilement ailleurs en Afrique. Depuis février 2007, TSF étudie la possibilité d’étendre le système afin de couvrir 27 autres zones enclavées du Niger d’ici la fin de l’année, et éventuellement l’élargir à d’autres pays frontaliers dans les années à venir. Grâce aux résultats positifs de la première phase du projet, l’expertise de TSF permettra d’améliorer le système d’information du Niger dans sa globalité en uniformisant les moyens de communication des différents acteurs sur le terrain (ONG, Nations Unies, gouvernement) et en améliorant les systèmes d’information pour une meilleure coordination.
De plus, en changeant les renseignements contenus dans le formulaire, le système peut être adapté pour s’appliquer aux informations relatives à la grippe aviaire, au sida, à la malaria, et répondre à d’autres besoins en système d’alerte précoce ou de prévention. échangés entre les douze régions couvertes et la capitale Niamey.
Les décisionnaires de la capitale peuvent maintenant obtenir des données en temps réel sur la situation dans les marchés de céréales et de bestiaux, sur les variations des stocks de cultures de subsistance, sur les modifications survenant dans l’alimentation de la population, sur le développement des situations sanitaires et nutritionnelles, sur les variations des ressources naturelles, ainsi que sur la dynamique des échanges commerciaux. Les documents envoyés aux décisionnaires à Niamey font également état des informations sur la situation de santé dans les localités. Ces informations sont recueillies de manière similaire, le personnel du gouvernement se déplaçant de centre médical en centre médical afin de rassembler les données.
2) Un centre de communication communautaire à Dakoro
Au-delà de son action pour renforcer le système de prévention gouvernemental, TSF a pu étendre ses activités au Niger. Ces projets, mis en place grâce aux fonds collectés lors du tournoi de football de l’IT Cup 2006, ont directement profité aux autres ONG, aux autorités locales et à la population. Les fonds collectés ont notamment servi à financer un centre permanent de communication par satellite ouvert le 9 février 2007, afin de soutenir les organisations locales et internationales (ONG et agences gouvernementales) travaillant auprès des populations les plus défavorisées de la région de Dakoro.
Avant l’ouverture de ce centre, l’envoi d’un email impliquait un déplacement de près de six heures
Ce Centre soutient plus de 30 organisations soit 90% des agences sur place. Avant l’ouverture de ce centre, l’envoi d’un email impliquait un déplacement de près de six heures à Maradi, la connexion la plus proche. Le centre IT Cup est pourvu de quatre ordinateurs, une imprimante, et un scanner, reliés à une antenne parabolique permettant un accès à l’Internet. Les organisations bénéficiaires sont impliquées dans différents champs d’intervention, comprenant entre autre, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, l’élevage du bétail, le partage d’information et la santé. Les frais de fonctionnement du centre seront couverts par TSF les deux prochaines années, et les ONG internationales se sont engagées à prendre la suite en 2009 afin de couvrir les coûts récurrents et assurer la pérennisation du centre.
La connexion étant également disponible pour toutes les autres organisations présentes à Dakoro, les ONG internationales telles que Médecins Sans Frontières, CARE international et Vétérinaires Sans Frontières soutiennent donc aussi les organisations locales en partageant leur accès Internet.
Au-delà de l’accès à Internet et à un réseau d’informations partagés par chaque organisme participant à l’amélioration de la coordination entre les organisations d’aide humanitaire, le centre IT Cup propose également aux organisations et autorités locales ainsi qu’aux lycéens de Dakoro des cours d’informatique et d’utilisation Internet.
Plus de 150 membres appartenant à 30 organisations et de nombreux lycéens bénéficieront d’une formation en 2007.
L’aspect éducatif : formation à l’outil informatique et à Internet
Afin d’assurer l’avenir professionnel des étudiants de Dakoro, il est primordial de les former à l’outil informatique et à Internet. La formation donnée par TSF inclus des cours de rédaction de rapports d’activité, de recherche d’informations surnternet, et de communication par email.
Cela aidera considérablement les populations locales dans leur recherche d’emploi ou pour poursuivre leurs études. Les débouchés professionnels sont très limités à Dakoro, et la plupart des jeunes n’ont pas d’autre choix qu’émigrer vers les grandes villes du pays, telles que Maradi, Niamey et Diffa où sont également situées les universités.
Grâce aux fonds collectés lors de l’édition de l’IT Cup de juin 2007, un centre similaire verra le jour au Nicaragua d’ici la fin de l’année.
3) Téléphonie Humanitaire : Depuis 2006, 3 000 familles connectées
L’économie de Dakoro est essentiellement basée sur l’agriculture et rythmée par la saison sèche et la saison des pluies, de juillet à octobre, durant laquelle l’activité bat son plein. Vient ensuite le temps des récoltes qui mobilise une grande partie de la population. La durée de la saison sèche varie d’une année à l’autre (entre 3 et 6 mois, de janvier aux premières pluies).
Pendant la saison sèche, les travaux des champs sont extrêmement limités et les espaces de pâtures trop faibles pour y conserver un important troupeau. On parle alors de soudure pour désigner la période entre deux récoltes. La soudure correspond à la période critique où la population est la plus vulnérable. Elle pousse alors une partie de la population à l’exode afin de trouver des moyens de subsistance. Et ce sont majoritairement des hommes en pleine force de l’âge qui partent pour accomplir des travaux manuels laissant derrière eux les plus vulnérables : femmes, enfants, personnes âgées, invalides...
L’exode est souvent un vrai déchirement pour ces familles de paysans situées dans des régions très isolées dépourvues de moyens de communications. Il est donc primordial de maintenir un contact en cas d’urgence et de leur offrir la possibilité de donner les nouvelles importantes.
Afin de soutenir ces familles de migrants, TSF a mené des opérations de téléphonie humanitaire dans le département de Dakoro. Entre février et juin 2006, les équipes de TSF ont sillonné des dizaines de villages de la région de Dakoro et permis à plus de 2 000 personnes de contacter leurs proches partis en exode.
Contrairement à 2005 et 2006, la saison sèche semble plus courte cette année. Des pluies sont tombées en mai permettant à certains exploitants de commencer à planter plus tôt que prévu et les champs doivent donc être préparés plus tôt. Ces quelques pluies ont aussi favorisés les espaces de pâture. Combinés à une bonne récolte en 2006, les conséquences positives se font déjà ressentir sur les marchés. Le prix de la mesure de mil reste en effet stable. Elle est aujourd’hui de 350 Fcfa contre 275 Fcfa au moment de la récolte en octobre. A titre de comparaison, la mesure de mil avait dépassé les 1 000 Fcfa en 2005 !
Le besoin de migrer pour les populations est donc moins critique que les années précédentes mais les migrations saisonnières vers les villes et les pays voisins restent importantes et TSF a donc souhaité renouveler son action pour continuer à soutenir les familles les plus vulnérables. En un mois et demi, plus de 1 000 familles ont ainsi pu téléphoner à leurs proches partis en exode. Pas moins de 19 pays d’Afrique, d’Europe et du Moyen-Orient ont été contactés et les appels vers l’étranger ont tout de même représenté 40% du total. Les pays les plus sollicités étaient : le Nigeria, le Cameroun, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Gabon. Ces appels ont aussi permis à de nombreux enfants scolarisés dans les écoles nomades de contacter leurs parents partis travailler pendant la période de soudure.
TSF inscrit ses activités au Niger sur le long terme et étant donné l’ampleur des besoins et grâce au soutien constant de nos partenaires, nous serons sûrement amenés à développer de nouvelles actions dans d’autres pays d’Afrique, particulièrement au Sahel.